J'écoute les voix enregistrées au fond du bar. J'étais malade et je n'ai pas assisté au café de parole. Je me suis assise par terre, dans mon bureau, j'écoute les voix. Je les reconnais. J'en suis émue.
Ils sont peu nombreux et commencent par dire et redire l'absence de solidarité. Les paroles s'activent autour du manque. Ne pas... ne plus... les voix baissent. Fini le temps où la dureté de la vie ouvrière trouvait sa compensation dans la force du groupe. C'est cette énergie qui manque. Et chacun de se rappeler ce qui n'est plus : l'entraide pour celui qui se marie, à qui l'on donne casseroles et paires de draps; les quêtes pour les naissances, les deuils, les traces du temps qui passe. L'usine alors comme une extension de la famille car c'est bien là, d'abord, qu'on marque ensemble les étapes de la vie.
La famille comme premier lieu de la solidarité, c'est ce qu'affirme Didier. La transmission y trouvait son lieu de prédilection. Ne pas... ne plus... Tout au long de l'enregistrement, j'entends le son de la télévision, reconnaissable, intarissable, derrière leurs paroles qui se cherchent. Leurs voix n'en sont que plus fragiles. Aujourd'hui, remarquent-ils, elle a pris la place privilégiée dans les familles, le moment des repas. J'imagine aisément. On avale les images et , comme on ne parle pas la bouche pleine... silence ça tourne ! Les images défilent, on les gobe. On n'en parle pas. On ne se parle plus. D'ailleurs, on ne tire plus non plus les chaises sur le pas de la porte, le soir, pour discuter avec les voisins, pendant que les enfants jouent. Un temps où la parole pouvait voleter de l'un à l'autre, où pouvaient se dire les joies et les peines de la vie, au jour le jour, avec les anecdotes et les petites choses du quotidien.
La parole a besoin d'un temps humble. Elle prend appui sur le silence des jours qui passent. Mais comment encore trouver l'espace et le temps pour cette parole humaine ? Aujourd'hui, les tâches à l'usine sont vérifiées, comptabilisées, assorties de primes et du vent des fausses responsabilités. Il faut en faire plus. Il faut faire mieux. Etre "leader"... Et quand on rentre à la maison, il faut encore faire et faire.
La parole a besoin du rien où se poser.
La parole est un risque. Celui des "mots vrais" comme dit Christianne. André questionne "est-on capable d'exprimer à l'autre ce qu'on ressent dans une situation ?" Derrière la parole "crue, parfois provocatrice", Didier dit son besoin de casser les faux-semblants, l'hypocrisie des discours. Et tous les trois s'aventurent là dans une parole forte. Ils sentent qu'elle est un levier. Peut-être celui du manque tant pour que les liens à nouveau se tissent, pour que chacun se sente exister, tout simplement, dans les yeux des autres, sans avoir des fausses marques de reconnaissance accordées par l'usine, sans rester sept mois à l'hôpital, comme Didier, sans que personne ne prenne de nouvelles. On existe pour qui ?
Chez ces trois là, étrangement, la même pratique silencieuse, la peinture. Je les écoute. Les voix changent de tonalité. On a franchi un seuil. Une confiance. André anime l'atelier où les uns et les autres découvrent "qu'ils sont capables", dit bien comme il faut souvent remonter à l'enfance pour retrouver le geste empêché par les préjugés sur l'art. Christianne qui a osé accrocher, pour la première fois, un pastel sec de sa composition dans un café, ajoute que "lorsqu'on est fils ou fille d'ouvrier, on croit qu'on n'est rien, que ce n'est pas pour nous". Didier, lui, utilise fusain et gouache pour des paysages, et des portraits, pour sa famille... Ils peignent et ils parlent, tous les trois. Est-ce que la pratique de cet art leur a donné l'audace de la parole ? Toujours est-il que le désir est dans l'air, bien palpable, celui d'une vraie parole partagée. Une parole libre. La seule qui permette d'être singulier et semblable à la fois, humain parmi les humains.
Le chômage de la parole, aucun programme électoral n'envisage de le combattre.
Pas rentable pour les gouvernements, et périlleuse de surcroît, la parole.
Alors prenons-la.
Jeanne Benameur